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vincentdidier

Ticket de quai.

Avoir une vie, c’est un train dans lequel nous sommes. Mais pas assis, immobiles à contempler le paysage sans cesse fuyant. Non, debout, marchant de wagon en wagon vers la tête du train. Pourrait-on comparer chacun des wagons à une décennie ? Ou à des segments sans évènements notables, des zones de stabilité relative. On s’aperçoit de temps en temps qu’on a laissé des objets dans les wagons précédents, ou des êtres.
Vers la tête du train ? Reprenons. En fait, non, nous avons dû commencer de la locomotive et nous remontons vers la queue, à contre-courant, vers le paysage : nous voulons en ralentir la perte, mais c’est si peu. Nos 3 km/h ne sont rien par rapport aux 300 de ce train. A peine un pour cent. Et c’est pourtant ça, notre vie : ce petit pour cent ridicule qui remonte le courant en laissant tout fuir : paysages, objets, émotions, êtres.
Chaque wagon a une couleur, une teinte. Peuplé différemment, décoré différemment. Il faudrait qu’un artiste ait l’idée d’un train de, on dira 10 wagons où chacun sera décoré en fonction de nos décennies. Un vrai train. Un film. Une idée de vie. Marseille-Paris ; New York-Los Angeles ; Vladivostok-Moscou ; naissance-disparition de l’être.
Wagon-lit, wagon restaurant, wagon citerne, wagon à bestiaux, wagon bar, wagon expo, wagon fumeur, wagon auto, wagonnet, wagon cirque, wagon de marchandises, wagon de montagne russe, …boire, manger, rire, dormir, parler, rêver, regarder, se battre, flairer, aimer, haïr, vieillir, grandir, rapetisser, être.
Les paysages traversés, les tunnels, les aqueducs, les gares, les forêts sombres, les mornes plaines d’ennui, les trains météoritiques que l’on croise et qui vous réveillent d’un coup, les défilements infinis de poteaux, les vaches qui regardent, les passages à niveaux, les horizons zébrés des gouttelettes sur les vitres sales. Ne pas se pencher par la fenêtre.
Et puis la vitesse du train varie. Des fois, il s’arrête en rase campagne, on ne sait pourquoi et notre regard enfin s’attarde au détail d’un champ, d’un arbre, d’une maison solitaire. Du coup, on s’arrête aussi de marcher. On s’assoit à côté de quelqu’un. Pour combien de temps ? C’est insensé, on ne peut pas savoir. Tout ce qu’on sait c’est qu’on va se relever quand le train va repartir et laisser cette personne à jamais liée à ce morceau unique de paysage. Parce que ce voyage vampirise votre être.
Et plus ça va, plus les trains vont vite, moins ils s’arrêtent, on distingue à cette vitesse-là de moins en moins bien le paysage proche, les wagons deviennent tous les mêmes, le voyage se raccourcit, les courbes n’existent plus, les petites gares sont désaffectées, les plaines ressemblent aux montagnes, on ne va plus nulle part. On ne s’assoit plus jamais à côté d'un inconnu avec le grand étonnement de savourer un moment qu’on sait unique : celui de la rencontre d’un autre être.
 
 
 
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