Comme les mots. Trouvent-ils un lecteur un jour, jetés comme ça, en pâture au vent ? Le hasard décide, souvent. Ce destinataire que tout auteur suppose, ces écrits qui ne sont destinés à personne d'autre qu'un quelconque passant et sa brève lecture, flâneur de livres au gré des rues. Ce petit bout de papier avec un poème, bercé par cette chanson de Brel au-dessus de la Seine indifférente, feuille volante. Rien ne reste d'autre que ce fragile voyage à l'incertaine trajectoire dans le vide des possibles. Nous le suivons des yeux, ce petit bout de papier, ce petit messager, indifférent au monde, tutoyant la grande tour en ses circonvolutions aveugles. Nous le suivons du cœur aussi, ce message, quoiqu'il contienne, quoiqu'il secrète doucement entre ses mots de tendresse ou de peur, d'ombre ou de lumière. Mais sans doute seul ce vol aléatoire compte-t-il, à nos yeux, et de l'avoir lancé au-dessus d'un Paris gris et banal. Comme la poésie. Elle n'est faite pour personne car elle est un voyage, celui qui, par dessus la musique des mots, esquisse un appel singulier au regard, à l'oreille ; une attention différente et curieuse, comme ici, à suivre ce vol qui nous émeut par son essentielle fragilité. La nôtre.
Do not look at the sun. revue de poésie.
Piège de cristal
L'image est très belle de ces oiseaux pris dans ces rais de lumière comme des âmes errantes. La nature a de ces métaphores ! Les deux tours furent des pièges pour 3000 hommes et, en regard, les deux faisceaux lumineux enserrent les oiseaux migrateurs. Ils sont une nuée de 10 000 à tounoyer ainsi dans ce piège lumineux. Comme des âmes errantes. La lumière, les attirant, les a désorientés. l'image est belle et poignante, surlignée par ce violon ethéré.
Alors, pour les libérer, on a coupé la lumière, si fortement symbolique. Parce que le vie est plus forte que tout symbole humain. Par ce geste, s'ouvre un nouvel espace de liberté. Le noir est revenu et les oiseaux redeviennent libres, le lien lumineux s'est désserré qui figeait leur voyage. Et un autre symbole apparaît, du coup : c'est que le deuil doit être sublimé par la vie.
L'image est belle aussi d'accepter la constructiond'une mosquée. Je ne suis pas étonné de l'intelligence d'Obama dans ce geste qui va dans le même sens car ce n'est pas l'Islam qui pilotait les avions.
Regarder deux fois ce film et l'écouter aussi deux fois, la voix magique de Lisa Gerrard de Dead Can Dance (The host of Seraphim). Et c'est tout simple : le ciel et la terre en osmose de ce son Képlerien intensément extérieur, infiniment tangenciel. Ces paysages nous constituent : l'arbre et la mer de ce sud à la fois austère et chatoyant, ces gnomons marins, comme des statues aux yeux vides qui ne cessent de faire semblant de regarder vers nulle part. Musique zénithale irradiant une lumière froide et dense où frétillent les milles idées éphémères de notre imagination si prompte aux leurres bienheureux, Woolfiens. Vagues immobilisées dans l'instant, glacées. Villes de Chirico qu'on ne quitte jamais car on ne peut en sortir.
Tout est symétrique : la musique et les images faussement statiques, les césures gauche-droite, sans faux semblant d'excentricité, le ciel et la terre séparés d'objets, le regard et la pensée, la vision redoublée de ce court métrage ; mais rien n'est central comme une clé de voûte, un passe partout qui ouvrirait notre compréhension.
La contemplation, se suffisant à elle-même, comme une perpétuelle insatisfaction, comme le calme de ce qui est fermé opposé au tumulte de ce qui est ouvert.
Ne pas se satisfaire de l'insatisfaction, s'ouvrir en restant fermé, extérioriser ses paysages interieurs, en pure perte. Mais ce n'est pas grave : il n'y a rien à gagner.
Un beau jour, on se réveille dans ce pays imaginaire où on n'est plus ce petit gros que tout le monde rejette, où on ne porte plus de palmes, où votre grand-mère acariâtre et laide s'est assoupie, comme flottant dans une boule à neige, quittant la terre, flottant et flottant encore, comme en rêve, corps astral dans l'espace bienfaisant des désirs assouvis : une sorte de nirvana de pacotille (pléonasme ?). Loin, très loin du quotidien tout gris d'un pavillon de banlieue, d'un jardin naïf et étriqué rempli der bibelots affreux, d'une vie sans horizon, d'un ennui sourd et plat. Très loin de tout ça.
Mais n'est-ce qu'un souvenir de rêve ? Sans doute. Mais l'irréalité inonde tellement, le souffle de l'imagination irrigue tant le cerveau, la bulle des désirs est si résistante malgré sa fragile finesse que le réel, ce réel honni s'en trouve...comme réalisé. C'est ça : nous, rêveurs, sommes les réalisateurs de nos vies.
Musique Garrison Starr, Pretending.
C'est du rien dont je voudrais vous parler, ce rien qui meuble nos journées. Parler de tout et de rien avec vous, vous entretenir. Vous entre tenir la main, mine de rien, comme un effleurement de pensées, pétales voletant doucement dans le clair matin des villes. Parce que je ne suis rien, vous vous en doutiez déjà. La rude tâche d'être soi-même alors que tout me dit que je suis un autre, c'est déjà mieux que rien. « Parfois, j'ai l'impression d'être moi-même », joli aphorisme rimbaldien.
Courez sur ces images, vagabondez, laissez-vous porter par le flux diffus de vos impressions. Rien ni personne ne rattache ces images que vous-même. Pensez-y. Vous êtes seul au monde dans ces cas là. Seul à constuire mollement votre paysage intérieur.
Chill out d'images mêlées d'une mélopée douce et ouatée, comme l'éternelle part de céleste béatitude en vous qui affleure par moments ; dans ces moments-là où les nuages défilent, où de réminiscents visages tutoient vos souvenirs, où toutes vos connaissances fondent comme glace liquoreuse devant la nostalgie de l'être.
Ces riens vous rendent d'une impression si étrange et pourtant c'est vous, une facette de vous qui vous apparaît avec l'essentielle évidence du hasard. Flot d'images bienfaisantes, apaisantes. Vous découvrez alors que vous n'êtes pas que cet individu banal que les autres ont tissé, que ce réseau relationnel pris dans le ghetto des rituels de la société, que cet individu tristement anorexique de rêves éveillé. Vous vous découvrez poètes.
Sirotez ces images au soleil de vos pensées. Ne cherchez pas à capitaliser. Ne cherchez pas à critiquer, juger, démolir, déconstruire que sais-je encore de vos biles habituelles.
Cet instant, dans son côté unique et précieux, est perdu. Perdu à tout jamais. Déjà, il n'est plus rien. Passé. Plus rien. Je vous avais prévenus.