Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

vincentdidier

Présence (lettre 16)

 Le masque de Jade
 
J’ai vu ce matin ta photo dans le journal, enfin, ce n’était pas toi puisqu’elle est morte, l’actrice. La photo la montre jeune, trente ans à peu près. La légende indique que le cliché date de 1970, donc elle avait environ 66 ans. Toi, tu n’es pas arrivée à cet âge là, mais c’est toi que j’ai vue sur cette photo, curieusement. Je t’ai vue, comme tu seras sans doute, une beauté simple et radieuse, un visage fin et sobre, un bonheur de femme. Ce n’est pas long, 66 ans, c’est sans doute suffisant pour éclairer les autres…et puis après, une autre lumière, ou plutôt deux alternativement. Les gris saumâtres de l’absence. Les blancs lumineux des souvenirs.
Pourquoi je t’ai vue ? Parce que tu n’es plus là et que j’aime te voir dans tous les visages de femmes que je rencontre, du moins de celles qui éclairent, qui ensensent votre vie, pour faire le néologisme de lui donner un sens.
 A chaque fois que je lis le verbe « manquer » dans un roman, plof, c’est fini, je ne peux pas aller plus loin. Je le referme. Je suis mort à ce mot-là. Je ne peux lire jusqu'au bout que des livres qui ne contiennent pas le verbe « manquer », mais en existe-t-il ?
Cette photo me plaît : je vais la garder et la regarder, comme si, à travers elle, je pouvais partager ton futur. C’est pareil que ce verbe manquer, d’ailleurs, à chaque fois que je rencontre une jolie femme dans la rue ou dans une revue, enfin jolie selon mes critères : qui te ressemble, ma journée s’arrête là.
Je ne vais pas la coller, cette photo, sur ce blog. J’aurais pu. La tienne non plus, du reste. La porte est refermée maintenant. C’était une actrice : je ne la connaissais pas. Elle était jolie. Pourquoi ont-ils mis cette photo, pourquoi ? Je vais me renseigner, je regarderai quelques uns de ses films. Je sais, cela ne me guérira de rien, Albertine est à jamais disparue, mais tout de même. Croire voir, c’est souvent voir et, dans ce sens là, j’aime à me leurrer.
Les jours passent, s’espacent…je suis décidément un hémophile de la mémoire. Manque. Manque. Manque. Tout le temps, des coups de couteau et tout le temps ce mot qui me fait saigner. Ces photos qui me décomposent en te recomposant.
Ta vie lointaine, tes mille visages, ce que tu fais à l’instant même, le nombre de neurones que j’occupe dans ton cerveau, j’imagine en regardant ce juvénile portrait. C’est imbécile, je ne le sais que trop. J’imagine également tout le passé de cette actrice, ses bonheurs, cette vie, ces mille visages qui l’on composée, aussi.
Le bonheur n’est jamais présent pour moi. On ne peut pas être heureux et en même temps se dire qu’on est heureux. Les deux sentiments sont distincts, deux couleurs mêlées et séparées tout en même temps.
Je t’ai perdue, je garde cette photo et ce verbe « manquer » dont je connaissais si mal la signification. Ce texte s’inachève en débris qui désagrègent  cette photo, fourmillant puzzle aux pièces manquantes. Son nom à cette actrice, c’est Jade ; je me souviens d’elle, en effet. Lointaine et proche, comme toi ; étrangement familière, familièrement étrange . Truffaut l'a aimée de baisers volés. J'ai le vertige soudain. J'aurais bien aimé  voler sa place à ce moment. De lui à elle ; de toi à moi ; comme une métaphore.
Pascal Quignard a écrit quelque part : "Qui croit posséder une femme ne possède rien." Des miettes éparses, d'indécises silhouettes qui se chevauchent en des floues reconstructions. L'absence n'est pas comparable à la mort.
Toi, je t'ai vue ce matin en lisant le journal, devant mon café. Portrait d'une femme morte pour une absente, telle que je ne te verrai jamais plus.
 
Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

DV 03/12/2006 15:53

0106