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vincentdidier

lettre n°11

Deux transats face à l’océan pacifique
Un bleu
Un rouge où tu es assise
Le bleu est vide
Rafales de vent.
Je suis là, pourtant
Tu es lointaine, comme tu es lointaine maintenant. Tu as déjà 90 ans. je te vois. Je t'imagine plutôt. C'est loin, inimaginablement loin. Et pourtant je te vois, je t'imagine bien. Tu as vieilli, beaucoup vieilli. Tu es toute ridée, mais ton regard, parfois si lointain est resté le même. Tu as gardé la ligne, je vois,
ou c'est dû à la vieillesse. Tu as du mal à marcher, maintenant, tu as une canne, tu te traînes un peu : tu ne regrettes rien, tu as tellement galopé dans tous les sens durant ta vie. Je te reconnais d'abord à ta voix, le son de ta voix, avec des mots qui se cherchent parfois et ces quelques amorces de voix, parfois un peu traînantes. Tu es jolie, encore. On sent que cette vieille femme a été vive, très alerte et souple malgré les raideurs de sa démarche hésitante. Tu as gardé tes fossettes, malgré les rides quand tu souris. Combien de millions de fois as-tu souri dans ta vie ? Et à combien de milliers de personnes ? Tes sourires. Ce qui m'avait le plus séduit. Et la découverte progressive de ton être complexe. Qui n'était pas que la conséquence ou la cause uniques de ce panel étonnant de tes sourires aux mille registres.
 
Cest révolu, mort ; ces moments épars de conscience qui te reste ont du mal à m'identifier sur la photo jaunie que tu tiens de tes mains maigres et tremblantes. Tu m'as oublié. Tu cherches, mais tu fatigues vite, parmi les milliers de souvenirs qui émaillent ta maintenant longue vie. On te demande un travail de paléontologue. Creuser dans ta mémoire. Tu as bien une idée. Mais non, elle s'évapore. Tu t'endors, cette photo sur les genoux. Petite et voûtée. Ton passé lointain t'a échappé depuis longtemps, ce qui surnage ressemble à de la matière fosssile inerte.
 
En te réveillant, une idée t'est venue. Serais-ce l'un de tes voisins quand tu étais petite ? Ce visage t'évoque quelques bribes de souvenirs de ton enfance. Mais rien de plus.
 
Qu'es-tu devenue ? Un jolie grand-mère, pleine de charme, encore élégante (tu l'as toujours été). Tes petits enfants viennent de voir de temps en temps, apportant des fleurs roses comme tu les aime et t'entourant de leur babil. Mais tu es presque sourde, toi qui adorais la musique. Cela ne te manque pas. Tes pensées vagabondes vagabondent, décousues, inconstantes. Tu navigues dans la vieillesse comme une fleur sur une rivière, te laissant tournoyer. Et tu perds tes souvenirs. Cet homme qui t'a tant aimée ! Tu ne te rappelles plus de lui. C'est si ancien. Et puis, il y en a eu d'autres, par la suite, beaucoup plus importants. Tes deux maris, ton amant ; tes enfants. Alors lui ?
 
Je te vois, je t'imagine : c'est pareil pour moi. Je ne te verrai jamais à cet âge-là. Ta vie aura été bien remplie et je serai absent au monde depuis longtemps. Ne restera que le secret de ces lettres que tu n'as pas toutes lues, fautes de temps, faute d'intérêt, faute de compréhension. Même les quatre premières, tu les a égarées depuis très longtemps.
 
Il est l'heure de manger. Tu ne manges presque plus. Une soupe, quelque gâteaux. Tu te couches très tôt. Tu bois beaucoup car ton médecin te l'a conseillé. Tu dors encore. Tu es comme un chat.
 
Elle va te faire rire, cette lettre, la n°11. Tu es éternelle. Je parle d'une autre. Je ne peux pas parler de toi. Alors tu ris. Ris. Pas moi. Parmi les 1 000 lettres que je vais t'envoyer, je vais essayer de t'évoquer à tous les âges de ta vie. Et là, c'est moi le paléontologue du futur. J'ai tout faux d'avance, je sais. Tu es si changeante que l'on ne sait pas du jour au lendemain, ce que tu seras. Alors, dans des milliers d'années... Tu t'en fous, tu ris. Pas moi.
 
Tu as perdu ton dernier mari, il y a déjà 10 ans. Après 20 ans de mariage et deux beaux enfants viennent de voir de temps en temps. Luc, tu reconnais cette photo ? Non ! Béatrice, elle t'évoque quelqu'un cette photo ? Non plus ! Tu fais toujours appel aux autres comme à des bouées, quand c'est insoluble. Les mille lettres, elles ont duré 10 ans de ta vie et voilà maintenant que l'auteur est enseveli dans ta mémoire profonde. Il n'en ressortira plus. Il est mort depuis si longtemps, tu l'as vu si peu de temps dans ta vie... Ombre. Ombre d'ombre. Néant.
 
Tout est vain. Ecrits vains. Mots perdus. Et quand bien même ne le seraient-ils pas. Qu'est-ce que cela changerait. Tu as déjà perdu tant de gens que tu connaissais et dont tu ne te souviens qu'épisodiquement de certains. L'auteur des mille lettres. Les formats ont changé. Les lettres dont dans un pli de l'espace-temps. Tu as changé. Tes préoccupations ne sont plus que de confort immédiat. L'instant. Tu vis dans l'instant, comme il y a 80 ans. Lettres et le néant.
 
Tu m'avais revu, pourtant. Incertaine déjà de mon identité. C'était déjà flou dans ta mémoire quand tu étais une maman. Perdu.
Toujours flou, obscurci par ces lettres à mile lieux de tes préoccupations, pas souvent drôles. Et le sérieux, tu t'en es foutu largement. C'est ce que j'aimais en toi ; c'est ce que j'ai eu tort d'aimer en toi.
 
Mais tu vois, je ne t'ai pas tuée avec un sabre. Je t'adore encore. Moi, je te reconnais.
Je crois que le plus important dans l'amour, le plus miraculeux, comme dirait benoîte Groult, c'est aimer, plus que d'être aimé.
 
Tu me rejoindras bientôt, ma belle.
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