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vincentdidier

eve reste

      
                                              Eve reste !
        
J'avais atteint un sommet himalayen, il y a peu : vue imprenable, immensité neigeuse des cimes immaculées. Stratosphère lumineuse. Eblouissement. Mais on ne peut rester longtemps à de telles hauteurs sans craindre les brûlures irréversibles de la solitude solaire. Il faut tôt ou tard redescendre dans le désert chaud, aride, parsemé de chameaux pelés, de villages abandonnés, d'ombres perdues.
 
    L'envie inouïe de se retourner et de regarder, au loin, les sublimes sommets dont vous revenez vous taraude sans cesse. Chaque regard en arrière vous enfonce encore plus profondément dans votre désespoir. Ces hauteurs n'ont pas besoin de vous. Elles sont complètement indifférentes. C'est peut-être pour cela que vous les avez aimées : l'impossible difficulté, non pas de les conquérir, mais de les garder. Vous ne pouvez plus les conserver qu'en vous. Je me dis que cette conquête vaine a tout de même enrichi le parcours de ma vie. Que c'est mieux que d'être resté constamment dans cette banale toundra. D'être sorti.
     J'espère que mes traces resteront un moment dans la neige, là-haut. Je pense à cela. Mon passage. Ce moment si périlleux de bonheur, apogée de luminosité. Moi, fétu, retourné au vide insensé du désert non moins insensé de mon existence. J'y repenserai toujours maintenant. C'est irrémédiable, redoutable même. Tout le reste ne sera jugé, pesé qu'à l'aune, déformé -et peut-être même de plus en plus- des souvenirs de cette rencontre.
 
    J'ai prononcé un mot bien humain : "rencontre". Y en a-t-il eu une ? J'aurais pu gravir n'importe quel autre sommet, j'y aurais eu, sans doute, les mêmes sensations, la même impression de sublime, d'indicible. Peut-être. En tout cas, au départ, je n'avais pas du tout l'intention de monter jusque là haut.
J'ai mis a peu près 20 mois à atteindre le sommet, sans m'en rendre compte. On est dans la forêt de la banalité, la quotidienneté des êtres, ça monte, ça descend, on n'a pas l'impression de se trouver en altitude. Et d'un seul coup, sans vous y attendre, vous vous retrouvez dans un paysage céleste, à la manière du Monde de Narnia ! Tout en haut ! Et aussitôt, la décision à prendre : soit vous restez, soit vous redescendez.
 
    Rester. La belle utopie. Ce sommet n'est pas le vôtre. Ce sommet n'est pas votre niche écologique. Vous n'y survivriez pas. Y a pas de magasins, de livres, de conversation banale, de monuments, et j'en passe. Vous avez accédé d'un seul coup et sans vous y attendre à l'inaccessible. Vous ne pouvez pas y rester. C'est dur à comprendre, c'est incompréhensible. Vous devez le quitter, ce lieu. Lui dire adieu, à cette rencontre foudroyante. Repartir. Et si possible par un autre chemin. Pas 20 mois, non ! Une journée. Une seule et unique journée de redescente vertigineuse vers le plat désert étouffant de la quotidienneté, parsemé de ses quelques chameaux faméliques et de sa végétation asséchée de cactus et d'arbrisseaux morts. Mais on n'épuise pas la mémoire en un jour. C'est elle qui va vous épuiser et plus longtemps encore que les 600 jours d'ascension aveugle et paisible.
 
 J'ai besoin de temps. Le jaune écrasant du désert va laisser peu à peu place au verdissement, d'abord très pâle, puis plus printanier ; les ombres portées des maigres chameaux vont, en anamorphose, se transformer en vaches laitières bien grasses ; les villages bédouins décrépits, laisser place à de riants villages augerons que je retraverserai, ravi, à vélo, le printemps revenu.
 
     Je marche de nouveau de temps à autre dans les collines de Normandie, verdoyantes et calmes. Paysage sans sublime, sans vues éblouissantes, sans dénivelé écrasant, sans trop forte luminosité. Je vais avoir du mal à y retrouver la sérénité. Le retour : les pieds dans le bocage, la tête dans les nuages, et même au-dessus. Ces deux paysages sont bien distincts. Mais, en fin de compte, le contraste et visuel et temporel des deux est, certes souffrance, mais au bout du compte moteur et création. Comme on dit vulgairement, retour au bercail. Enrichi ou assommé par ces souvenirs hors du commun ? Cela dépend des moments, de l'environnement immédiat.
 
     En ce moment, par exemple, j'écris, je suis seul, le froid pur revient dans mes veines, le soleil m'éblouit la conscience. J'arrête d'écrire, l'impression dure. On frappe à ma porte : j'oublie aussitôt. J'appréhende le moment où je me couche. C'est ingérable : je ne peux ni lire, ni écrire, ni annihiler aucune des nappes phréatiques qui remontent alors à une vitesse vertigineuse assiéger ma conscience douloureuse. J'arrête un peu là, car je sens que je m'endors et que je commence à être incompréhensible, cryptique. J'ai parlé de la lettre volée de Poe ?
 
    On se croit à l'abri de ses souvenirs, on n'en est que le perpétuel jaillissement. Notre présent ne re-présente qu'une infinitésimale partie de notre être. Nos souvenirs ne sont pas là, maintenant, à l'état de re-présentation consciente, peut-être même n'y sont ils jamais ? Ils nous constituent, Freud l'avait copris et avant lui, Leibniz. Je pense, donc je suis un tas de souvenirs oubliés. Mon Himalaya en est un, et des plus inaccessibles, car unique et rare. On n'y va qu'une fois, ou deux. Et l'on n'en revient pas dans le sens où l'on reste à jamais médusé. Le sommet intérieur, si profondément enfoui en vous que tout le monde le voit. Enfin, tout le monde remarque votre tristesse et votre amertume. Le désert.
 
    Que dire de plus, maintenant , sinon que, comme d'habitude, vous ne savez rien. Si j'en rajoute, votre perplexité va augmenter et je sens que je vais commencer à vous agacer, si ce n'est déjà fait. Recommencerai-je par exemple un autre ascension ? L'histoire le dira. Les impressions seront totalement différentes. La douleur la même. Après, à la redescente. Et ce, toujours, malgré soi. Il y a des moments de la vie ou vous nagez dans le quotidien comme un poisson : tout baigne ; et d'autres où tout est tumultueux, éblouissant, éphémère, douloureux, écrasant, épuisant, inaccessible et à portée de la main en même temps. Vous aspirez au calme, mais vous rêvez. Et parce que vous vous souvenez et que vous avez très mal eh bien, vous rêvez encore plus souvent.... Les couleurs de votre vie ne seront plus les mêmes et quand vous vous retournez, vous voyez... vous voyez.... Ne vous retournez pas trop souvent quand même et profitez bien de cette lumière intérieure que vous avez acquise en perdant ce si brûlant rayon de soleil.
 
Bonne nuit....
 
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