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vincentdidier

ma plage privée

                                       
                                                      Ma plage privée
  Je me promène souvent seul dans Trouville, balade habituelle et toujours nostalgique et rituelle. C'est Ma ville, j'y suis né, j'y ai grandi, je l'ai quittée, snobée, et je m'y suis réinstallé, passant transitoire, tel Fabrice effleurant sa grande bataille. Je suis un nostalgique de ce qui est, de ce que j'ai sous les yeux : déambuler de la plage au quai, de la Corniche à Callenville, des vagues faubourgs touquais à la Place du Pont m'émeut toujours, comme si ces paysages étaient révolus et que je les rêvais tout en sachant leur réalité. Sentiment trouble et secrètement jubilatoire de se dire qu'on est là, à cet instant précis, et au même moment, à l'infini du temps de ce que l'on a vécu. Et que tous les passants actuels, insouciants et pressés ne peuvent rien partager de cette distance, de cette mélancolie. C'est pas facile à dire, à expliquer... Ces maisons tassées de la rue Guillaume, de la rue des Bains résonnent encore des jeux de mon enfance. Cela fait vieux gâteux d'écrire cela, mais je suis un vieux gâteux. Et mes sentiments s'épaississent, se patinent, bref, mûrissent.
 
Ma villle, ma belle, belle ville! Je ne cherche pas à faire le beau par cet écrit. C'est sincère. Je suis un amoureux écorché.
 
Je connais peu de gens à Trouville, peu de figures locales ( Y en a-t-il encore beaucoup ?). Je vous le dis : je suis le Fabrice de La Chartreuse, je passe dans une immense bataille napoléonienne sans rien voir. Je connais très mal l'histoire de Trouville, je m'en fous un peu. J'ai en mémoire quelques cartes postales anciennes de l'ancien village de pêcheurs. C'est tout. Cela ne m'évoque rien, ne me fait pas vibrer comme la mer en automne, le quai à marée basse, les fantasques villas, "les volets roulants tous descendus".Entre la connaissance et l'émotion, j'ai tranché. Tout connaître de ma ville ne m'apporterait rien, n'enrichirait pas mes émotions. Et je crois que quand on aime profondément quelqu'un ou quelque chose, le piège est souvent de faire le fort, de prétendre, de vouloir tout connaître, tout maîtriser, il faut laisser une part d'ombre... Mon propos s'écarte des rues de Trouville !
 
 Quand je me promène, j'ai toujours l'impression que je suis un étranger. Quelques visages connus croisés, et encore, cela dépend des jours. Ceux qu'on appelle, fièrement,des vrais trouvillais, comme on dirait des poulets élevés en plein air ! Mais c'est justement cette impression-là qui est la bonne. Cette fameuse part d'ombre, ce célèbre naïf de Fabrice, le fait de n'être même pas reconnu au milieu de son propre château. Trouville, c'est ma plage... ma plage privée. Je la prête, je la prête seulement à tous ces quidams, ces mouettes rieuses, ces crabes cabotins du front de mer. c'est mon enfance, mon pré carré. Essuyez-vous la mémoire avant de piétiner, bande d'inconscients ! Immigrés !!!!
 
C'est mon idéal, mais je l'ai déjà dit, comme dans tout amour fort, un nuancier de brisures, d'incertitudes, de jalousie, d'infidélités décrit le territoire marécageux de mes balades trouvillaises.
La nostalgie n'est pas un sentiment uniforme, homogène. Je devrais plutôt dire : les bouffées de nostalgie. Parce que quand je déambule dans Paris ou Prague ou Le Caire ou même Lisieux et Pont l'Evêque, j'ai un peu honte de le dire, mais j'éprouve un plaisir immense à découvrir, sentir, me remémorer, admirer, me laisser séduire et plein d'autres verbes du même genre : féminin. Et surtout, d'être anonyme, grain de sable. Grain de sable ! Regardez, rien que cette comparaison vous dit tout : une ville natale, c'est une mère. C'est votre génétique, votre génome. Et je comprends les habitants de Dresde, de Varsovie, de Gdansk qui ont tout reconstruit, à l'identique, pierre à pierre, après la guerre et qui n'ont pas fini, et qui ne finiront sans doute jamais. On ne peut pas faire le deuil de sa mère. Jamais.
 
Voilà que je compare ma ville à ma mère. Que de points communs ! Je vais pas tout vous mâcher, je suis pas un écrivain. Arrêtez ici de lire et réfléchissez. Peut-être que l'on peut dire la même chose d'un pays, d'une région. Heidegger a pas mal cogité là-dessus. Heimat. Justement, moi, je dis le contraire. Ma ville ne me plaît que quand elle se la joue "Belle indifférente". Là, je suis à ses pieds. Elle m'a engendré. Elle m'a laissé ma liberté. Je l'aime. Elle ignore cet amour, car enfin, soyons raisonnable, une ville, ça n'existe pas ! Ce n'est pas un être vivant. C'est une vision de l'esprit - expression bizarre. Donc je vais tout recommencer comme Platon, jamais satisfait . Et je ne veux pas l'être.
 
    Il faudrait que vous veniez me voir, qu'on boive quelque chose ensemble et qu'on discute et même qu'à la limite, on se balade, mais sans trop bouger, comme des petits vieux. Cela dépend de quel âge vous avez et du temps que vous avez à me consacrer. D'abord la plage. C'est mon éblouissement. D'abord et surtout elle. Par tous temps, toutes mers, toutes saisons, la nuit, le jour, la pluie, la tempête, Marguerite Duras, Gustave Flaubert. C'est mon kif, ma vibe, les milliards de milliards d'atomes de ma mémoire. On irait là. Je ne vous dirai pas grand chose : je ne sais pas parler. Je sais partager. On écouterait. Au loin... la bataille.... cet immense champ..."La mer n'existe pas, il faudrait l'inventer"...

     Et la côte. Que je n'ai jamais vue quand j'étais môme, mais qui, m'a inondée de souvenirs.

Rohmer, beaucoup plus que Lelouch. Pauline à la plage, Le rayon vert. Je comprends que le moindre touriste y vienne, s'y vautre. C'est de la magie, pure. Mes mots ne diront jamais. Toute côte, sauvage ou urbanisée est ...(je n'ai pas trouvé de mot, désolé, je vous l'avais dit, je suis pas écrivain !). D'ailleurs, je pense, peut-être j'ai tort, je ne sais pas trop : tout ce qui vous a indifféré quand vous aviez, disons, moins de quinze ans, tout ce qui vous a tissé, sculpté, potelé, marqué, tout ce dont vous êtes enseveli , ressurgit bien malgré vous et ce que vous croyez montrer aux autres, dans votre identité est méprisable. Heimat. Trouville, c'est ma plage privée. Qu'est-ce que vous foutez là ? Ce sont mes villas, mes planches, mes tempêtes. MON AMOUR. Et je vais réutiliser un concept dont je me suis déjà servi au-dessus : il ne faut pas se targuer d'être d'une région, d'un bled. C'est mépriser les autres. Mes sentiments sont, comme vous, souvent mêlés, parce que jamais réfléchis. Comme pas mal de sentiments. Et à quoi bon !Mais ma ville n'est mienne que parce qu'elle vit en dehors de moi.
 
    C'est pourquoi j'y retourne sans cesse. La plage, les planches, le casino, les ruelles, les escaliers. Des contrastes. La jetée, le pont, le quai et la poissonnerie. Des unités. Les brasseries, les boutiques obscures, les hauteurs calmes, les frontières indécises entre les quartiers. Des perplexités. Les quartiers secrets l'hiver, les nuées estivales, les quartiers sociaux de mon enfance. Des incertitudes. Et la mer : mon éternel éblouissement. Elle aussi, sans arrêt changeante, telle ma mémoire et pourtant....
 
    La mer, le mère, c'est facile. Trouville, ville nourricière, ville mer. C'est pour moi inactuel. Structurant. Il y aura toujours un point aveugle, une part d'incompréhension. Quelle saveur que ce décalage. Se sentir bien et être ici ailleurs.
 
    Je n'évoquerai que peu l'hôtel des Roches Noies. Ma grand mère remplaçait la concierge, le mois de septembre venu. Tous les ans. Petit, j'allais à sa recherche, quelque part dans les étages, elle faisait le ménage dans les appartements. J'en ai un souvenir démesuré. La cage -la cage !- d'ascenseur, immense colonne de métal noir. Un monstre Eiffelien, quand on a dix ans. Je n'ai toujours pas domestiqué cet immense enchevêtrement métallique et son immense cabine ventripotente qui rampait au milieu de monstrueux câbles bruyants, grinçants. Elle m'attirait de sa fascinante technologie animale. Je crois - je ne me rappelle plus- que je n'ai jamais osé m'y aventurer seul. Si j'y retournais... je ne le ferai pas. Je crains trop la présence inconsciente des peurs d'enfant. Et ce magnifique salon, avec ses immenses fauteuils de cuir marron, donnant, au travers d'immenses baies vitrées, sur l'immensité plate de mes jeux d'enfance : la mer, sans cesse recommencée et à jamais inaccessible, tels les souvenirs. J'avais dit que ferai court sur l'hôtel et je constate que je pourrai être intarissable. Intaris -sable.
 
    Dirais-je ma belle enfance dans le quartier paisible des HLM de la rue d'Aguesseau ? Mes copains cow-boys, mes copines indiennes. Mon ami aveugle, Jean Pierre, qui rêvait de devenir chauffeur de poids lourds. L'école de garçons de la rue Guillaume. Les concours de billes, les 4O1 coups. Les punitions, c'était souvent de faire plusieurs fois le tour de la cour. Et encore la plage, l'été. Tout un mois de mai, incompréhensible à douze ans à jouer sur la plage !L'odeur des journaux dans le sable.
    Dirais-je que mon père était pompier ? La caserne. Dans le casino. La fascination des immenses engins rouges dans la pénombre, des casques luisants alignés le long du mur.
   Dirais-je la poste, où travaillait ma mère ? Les cinémas. Les épiceries des petits quartiers.
   Dirais-je ces lieux qui n'existent plus. Remplacés. Oubliés. Et ce n'est pas plus mal, la nostalgie n'est pas un regret, mais une acceptation.
 
    La ville est un long fleuve tranquille. Je n'ai pas de mode d'emploi. Les guides me désarment. Le moindre étudiant en histoire de l'art vous en dira cent mille fois plus que moi. Moi , je dis que la ville n'existe pas. Que je l'ai inventée. Elle me plaît, me plaira toujours. N'a même plus besoin de me séduire.
 

 Fabrice, tu es passé à côté de la mairie, des pêcheurs, des maisons de pêcheurs, de l'hôpital, du vieux lavoir dans lequel tu étais tombé, de l'église, de la gare des cars, de... Eh ! je viens de dire que ne suis pas un guide, pas un écrivain, à peine un mec sur le tapis volant de mes mémoires. Ali Baba cool (le seules personnes capables de comprendre cette allusion ne liront jamais ces lignes). Et le cimetière où un jour je me suis assis. Il n'est pas très beau, pas très typique, orienté comme une vigne sur un coteau. Inextricable fouillis de vies qui ne se sont

probablement jamais connues, mais qui cohabitent. Si, de ce cimetière, on voit la mer, alors, attendez-moi, j'arrive. Et pour ma petite éternité, j'y étancherai mon intarissable nostalgie de ce qui est. Reste à élucider le mot, au début : "rituelle". Mais peut-être que j'en ai déjà trop dit... Et ne venez pas m'écrire votre texte... votre texte... Prenons rendez-vous. Et je ne vous expliquerai rien. C'est vous qui me raconterez. Dites-moi comment vous la ressentez, dites moi... dites moi... dites moi.... Mon questionnement est supérieur à mes certitudes. La mer...

 

 

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