Un chat vit depuis trois ans dans un arbre.
Nous vivons tous dans un arbre, cachés quelque part au milieu des branches parmi les feuilles qui frissonnent inlassablement. Nous sommes des singes arboricoles qui ne foulons jamais le
sol, c’est trop dangereux. Entre racines et canopée notre vie s’épanouit en cueillettes, courses poursuites dans les branchages, observation des oiseaux, dégustation des insectes, cohabitation
avec les chats et autres singes. Le vent nous balance en ses leitmotivs de bercements, le feuillage nous protège du soleil et de la pluie, la sève nous guérit de nos rêves, nos prières nous font
grimper de branche en branche. De temps à autre, l’un de nous tombe. Nous ne le revoyons plus jamais, sans doute dévoré par les tigres de la plaine. Ou bien il remonte péniblement, écorché de
mille peines, mais il ne raconte rien, se tait, se mure.
C’est notre maison, notre univers, cette étrangeté familière. Une peur ancestrale nous y a poussé et depuis, nous ne le quittons plus, ce grand feuillu paternel et doux. Nous allons vers
les extrémités des branches nous balancer, puis nous refluons vers le tronc, stable et unique. C’est notre pays, notre région, notre famille, notre moi. Nous ne le quittons que pour la canopée,
cette interface entre l’être et le néant, Dieu si vous préférez, mais c’est pareil. Ce monde est le seul dieu et quand nous le quittons c’est pour quitter Dieu.
De là à dire que c’est l’arbre, notre dieu, pourquoi pas. Il nous protège étrangement à sa manière indifférente.
Et puis ce chat qui ne nous quitte plus depuis quelque temps, trois ans, je crois. Une grande frayeur l’a poussé à se réfugier ici et depuis il ne repart plus. C’est sa zone de
chasse, son territoire, son univers clos : une grosse sucette en 3D. Comme lui nous sommes des parasites de cet organisme géant dont la ramure nous rassure.
La nuit, les étoiles étincellent au travers des branchages, nous les voyons flirter avec les feuilles. Notre petit félin explore sa forêt de branches oscillantes pendant que nous dormons.
Il veille. Le jour, le petit vieux vient lui apporter à manger. Il lui a aussi fabriqué une petite cabane sur une des branches du bas. Il s’y réfugie en cas de tempête.
Depuis quelques jours un autre matou l’a rejoint et ils jouent tous les deux dans le labyrinthe flottant de verdure. Nous les regardons sauter de branche en branche, glisser le long du
tronc, faisant fuir les écureuils, monter jusqu’aux inaccessibles cimes, si proches du ciel.
Un jour peut-être, il disparaîtra, nous laissant à notre univers de verdure. Un jour peut-être. En attendant, c’est l’esprit familier du lieu, il juge, il préside, il inspire toute chose
en son empire. Peut-être st-il fée, est-il dieu ?





Dire dire.