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Les regrets

"N’employez point la volonté à bien choisir, mais à faire que tout choix soit bon."

Je joins à cette vidéo le magnifique texte d'Alain qui m'a beaucoup aidé aux moments de la vie où j'ai pensé avoir fait le mauvais choix :

Premièrement, je remarque que nos choix sont toujours faits. Nous délibé­rons après avoir choisi, parce que nous choisissons avant de savoir. Soit un métier ; comment le choisit-on ? Avant de le connaître.

Où je vois premièrement une alerte négligence, et une sorte d'ivresse de se tromper, comme quelquefois pour les mariages. Mais j'y vois aussi une condition naturelle, puisqu'on ne connaît bien un métier qu'après l'avoir fait longtemps. Bref, notre volonté s'attache toujours, si raisonnable qu'elle soit, à sauver ce qu'elle peut d'un choix qui ne fut guère raisonnable. Ainsi nos choix sont toujours derrière nous. Comme la pilote, qui s'arrange du vent et de la vague, après qu'il a choisi de partir. Mais disons aussi que presque tous nous n'ouvrons point le paquet quand nous pourrions. Toujours est-il que chacun autour de nous accuse le destin d'un choix que lui-même a fait. À qui ne pourrions-nous pas dire : « C'est toi qui l'as voulu », ou bien, selon l'esprit de Platon : « C'était dans ton paquet » ?

Personne ne nous croira. Ce choix est oublié. Le fleuve Oubli ne cesse de passer, et nul ne cesse d'y boire. Une prétention étonnante de l'homme est d'avoir une bonne mémoire, et de conter exactement comment, de fil en aiguille, tout est arrivé. Nul ne peut remonter au commencement ; nul ne peut rebrousser le temps. Ce que nous appelons souvenirs, ce sont nos pensées de maintenant, nos reproches de maintenant, notre plaidoyer de maintenant. Ce qui fait que nous n'avons jamais un souvenir tout nu, c'est que nous savons ce qui a suivi. Ainsi nous n'avons affaire qu'au maintenant, et il passe. Notre vie passée nous est tout autant inconnue que ces vies antérieures le sont aux âmes après qu'elles ont bu au fleuve Oubli. Et il est vrai que nous avons vécu des milliers de vies, et fait des milliers de choix, dont à peine nous sentons comme derrière nous la présence et ensemble l'absence, et l'inexplicable poids. Rien de nous n'est passé. Le déjà fait nous presse et court devant nous. Quel-qu'étrange que soit cette condition, c'est bien la nôtre. « Il n'est plus temps », c'est le mot des drames ; et, si nous pouvions remonter d'instant en instant, à chaque instant ce même mot serait à dire : « Il n'est plus temps. » En vain donc nous essaierions de remonter. S'il y a un remède, et nous vivons de savoir qu'il y en a un, ce remède est dans le savoir même de ces choses, mais selon l'essence, qui n'est point passée, qui ne passe point. Par exemple, ce long entretien de La République, si vous le tenez de nouveau avec vous-mêmes, en vous-mêmes, Socrate éternel en vous, et Platon, éternel en vous, dominant tous deux de leurs cercles irréprochables, comme le dieu du Timée, si, dis-je, vous conduisez cet entretien, au lieu de vouloir ressaisir ce qui vient de passer, c'est la meilleure préparation à ce choix, puis à cet autre, par lesquels vous serez tout à l'heure engagés. Tout est irréparable, en ce sens qu'il est bien vain de vouloir que nos choix passés aient été autres ; mais, pendant que vous récriminez, d'autres choix d'instant en instant vous sont proposés, par lesquels tout peut encore être sauvé. Car nous ne cessons de continuer, et la manière de continuer fait plus que le choix. L'agriculteur ne choisit pas d'être agriculteur, mais il choisit de défricher ici, de drainer là. Le chemin fait, il choisit d'y mettre des pierres, ou de rouler en creusant la boue. Et celui qui est marié ne choisit plus d'être marié, mais il choisit d'être patient, indulgent, juste, ou le contraire. En un sens, nul ne commence ; mais, en un autre sens, tous recom­mencent. Ainsi cette scène que raconte et le ressuscité est de tous nos moments. Il est toujours bien de faire un bon choix, et le pire n'est jamais le seul à prendre. Mais j'ai remarqué que ceux qui ne pensent pas selon l'essence, entendez le sac, et cette société du sage, du lion et de l'hydre, et qui n'ont point dessiné d'avance en idée la forme au moins de ce qui peut en résulter, j'ai remarqué que ceux-là sont toujours pris, en dépit d'une longue expérience. Comme celui qui n'est pas en colère, il croit de bonne foi qu'il ne sera jamais en colère ; et celui qui a bien mangé ne croit pas qu'il aura faim. Ce qu'on voit qui arrive aux autres et à soi n'avertit point, mais frappe seulement. Ainsi, au lieu de l'éternelle avance de celui qui sait, l'éternel retard de celui qui se plaint.

À bien regarder, il dépend de nous de rassembler ces apparences du temps en une pensée hors du temps, ce qui est penser. Chaque moment - est notre tout, et chaque moment suffit ; il le faut bien, sans quoi, comme dit Héraclite, nous vivons la mort des dieux, ombres chasseresses d'ombres. Tout est Élyséen et déjà mort en cette vie, si nous vivons selon l'opinion. Mais il y a autre chose, et l'esprit le plus positif ne peut le nier ; car, si tout passait, qui saurait que tout passe ? Ainsi ton amour change et passe, mais seulement par l'amour qui ne passe point ; et, par le courage qui ne passe point, passe et devient le courage ; c'est pourquoi encore une fois nos innombrables vies sont, éternellement à nous. Cette grande idée a été développée par la révolution chrétienne, et cent fois reprise, jusqu'au mot de Spinoza l'immobile : « Nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels ». Mais toujours nous voulons chercher l'éternel ailleurs qu'ici ; toujours nous tournons le regard de l'esprit vers quelque autre chose que la présente situation et la présente apparence ; ou bien nous attendons de mourir, comme si tout instant n'était pas mourir et revivre. À chaque instant une vie neuve nous est offerte. Aujourd'hui, maintenant, tout de suite, c'est notre seule prise. Ce que je ferai demain, je ne puis le savoir, parce que je ne suis- pas à demain. Ce que je puis faire de mieux pour demain, c'est d'être sage, tempérant, courageux, juste, aujourd'hui. Et le passé non plus n'est pas à moi. Même, chose digne de remarque, il ne me tient que par cette folle pensée qu'il me tient ; car l'éternel mouvement du Timée nous fait des jours neufs et des minutes neuves. Mais notre faute est d'essayer encore une fois la même vieille ruse, en espérant que Dieu changera. C'est pourquoi je me suis attaché au récit de Er, et j'ai voulu prendre pour moi ces choix éternels, et ce jugement, en tous les sens du mot, de moi-même par moi-même à chaque instant. Afin que toi, lecteur, et moi, nous soyons dignes de Platon au moins un beau moment. Car cette présence de l'éternel et j'ose dire cette familiarité avec l'éternel, enfin cet autre monde qui est ce monde, et cette autre vie qui est cette vie, c'est proprement Platon. Et ce sentiment, que j'ai voulu réveiller, qui est comme un céleste amour des choses terrestres, ne sonne en aucun autre comme en lui.

Alain - Idées - Platon - Chapître11

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